Une parcelle de Loli Artesia

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La couverture de l’album « Wish You Were Here » du groupe culte Pink Floyd. Une vision possible de deux artistes, différents, se rencontrant.

Je vais vous raconter une histoire, une qui n’est pas totalement la mienne, celle d’une rencontre merveilleuse que j’ai pu faire. Une personne que j’ai rencontré au coin d’un détour du destin. Aujourd’hui cette personne participe (activement) à la création de mon « grand projet », sans doute celui qui me tient le plus à coeur. Mon livre, Mon histoire, Mon monde. Nous en parlerons plus longuement une autre fois, je l’espère.

Cette personne a choisi le nom d’emprunt de Loli Artesia, et quand bien même j’êus aimé l’appeler par son prénom, je vais respecter ce choix. Cette personne est une artiste, une créatrice, une penseuse, une ressenteuse. Non seulement elle m’aide concrètement dans mon oeuvre à moi, mais elle fait des trucs vachement cools à coté aussi. J’ai d’ailleurs « chroniqué » son premier livre ici (https://histoiresdunmec.wordpress.com/2017/05/05/je-taime/) et je me permets de re-partager son blog par soucis de pub => https://loliartesia.com/. Elle fut satisfaite et enchantée de mon petit texte.

Plus tard, me posant pas mal de questions sur différents sujets, je me suis dit, pourquoi ne pas les poser directement à la personne qui serait le plus à même de me répondre, pourquoi ne pas les poser à quelqu’un dont je serais curieux de connaître les réponses, avis, opinions, visions ? Après tout, je dois bien avoir quelques restes de quand j’étais membre d’un webzine de metal, faisant des interview de groupes, grands ou petits, et des chroniques d’albums.
C’est ainsi qu’est née, un peu par hasard, sur le coup d’une impulsion, cette interview, dont je suis assez fier. Au programme de cette interview avec elle, de l’art, les dessous de l’art, un peu de philosophie, un peu d’esprit, un peu d’émotion, un peu de politique, un peu d’humanité, un peu de subjectivité. Merci encore à toi d’être qui tu es Loli.

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La légendaire discussion/réunion radio avec Brassens, Brell, et Ferré. Un spectacle qu’on ne voit que trop peu (hey, t’as compris la blague ?) de nos jours.

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1°) Histoire de commencer ça doucement et correctement, pourrais-tu te présenter, parler un peu de toi ? Qui es-tu ? Que fais-tu ?

Loli Artésia, auteur de deux romans-parenthèses Trop Peu et Un chat à la fenêtre. J’ai publié ces deux livres en autoédition. Je suis aussi biographe, écrivain public et correctrice, ce qui me permet de travailler régulièrement, comme tu le sais, avec des auteurs indépendants et des artistes. Par passion, je tiens un blog littéraire Le petit monde de Loli dans lequel je fais notamment découvrir des auteurs que j’apprécie.

2°) Quel a été ton parcours, qu’est-ce qui t’a amenée sur le terrain de l’écriture, à en faire ton métier ? As-tu des oeuvres phares qui t’ont conquise et ont marqué un moment pivot dans ton histoire personnelle ?

Ma mère a eu l’excellent réflexe de m’initier à l’objet livre très tôt, dès la toute petite enfance. Forcément, les livres ont toujours fait partie de mon horizon, quand bien même il ne s’agissait que d’en observer les illustrations. Cela a dû jouer dans mes apprentissages, car j’ai su lire et écrire bien avant mes camarades de classe. À l’école primaire, pour me désennuyer, j’écrivais des histoires et des poèmes, dont certains que j’ai conservés. Mais je n’avais pas un goût précis pour la littérature. Jouer avec les lettres était facile et évident pour l’enfant que j’étais, et à égalité avec les chiffres. En fait, c’était avant tout une échappatoire au milieu scolaire et à la privation de liberté que je ressentais puissamment.

J’ai continué à écrire des histoires, des romans inachevés, des nouvelles, ainsi jusqu’à mes seize ans. L’année de mes seize ans a été décisive dans mon écriture. Pour des motifs que je garderai par devers moi, une assistante sociale m’a dit froidement un jour : « si vous voulez écrire, attendez d’avoir 18 ans ». Dès lors, la prose s’est bloquée au fond de moi. Il faut croire que j’avais un besoin irrépressible d’écrire et c’est la poésie qui m’a servi de porte de secours. De 16 à 24 ans, je n’ai écrit que des poèmes, plus de 500 au final. Jusqu’à la naissance de Trop Peu

Pour ce qui est de la littérature, de nombreux auteurs et leurs œuvres m’ont profondément marquée. Enfant, je lisais essentiellement des livres de psychologie pour adultes, j’avais un grand besoin de comprendre l’être humain. C’est au collège et surtout au lycée que j’ai découvert mes goûts littéraires. Parmi toutes mes lectures de l’époque, trois œuvres ont été déterminantes : La femme sous l’horizon (Yann Queffélec) pour cette Russie fantasmée et omniprésente ; L’insoutenable légèreté de l’être (Milan Kundera) qui a beaucoup influencé ma perception de l’humain ; et Fin de partie (Samuel Beckett), un théâtre dérangeant et glacial dans ses vérités. Mais d’autres auteurs m’ont accompagnée aussi : Rimbaud, Baudelaire, Dorothy Parker, Maïakovski, Hugo, Sagan… La philosophie a aussi joué un rôle décisif.

Toutes les formes artistiques m’ont influencée : l’art, en particulier celui de la Renaissance ; le cinéma avec Virgin Suicides, Elephant man, Mulloland Drive, Baise-moi, Irréversible, The killer inside me ; la musique enfin, qui guide ma plume. Bashung, Gainsbourg, Brel, Barbara, Ferré, Brassens, Bowie sont autant de sons qui m’accompagnent au quotidien.

3°) Dans quelle mesure ton travail d’écrivain public, de correctrice, s’articule autour de ta vie d’artiste en elle-même ? Y a-t-il des conflits ? Des incompatibilités ? Est-ce que tu vois ça comme un tout ou deux choses séparées ?

Je me suis installée comme écrivain public avant d’écrire mon premier roman. Les premiers temps ont été laborieux. Je découvrais le monde de la micro-entreprise et la difficulté de se constituer une clientèle, d’autant que j’ai gardé une activité salariée en complément les premiers mois. Cela s’est fait petit à petit, en tâtonnant. Aujourd’hui, j’ai une clientèle régulière et variée. Rédiger pour les autres est un exercice complètement différent de l’activité d’auteur. Il s’agit de comprendre les besoins et les attentes (parfois très élevées) du client, de se mettre à sa place et de rédiger à sa manière. Cela demande une réelle empathie, en particulier pour les récits de vie, car il faut adopter la démarche et le style du client. Je rencontre dans ce travail des situations toujours diverses et souvent extraordinaires, qui demandent une rapidité de compréhension et une grande adaptation. C’est un job qui me pousse au-delà de mes limites. Et c’est très enrichissant. Travailler avec des auteurs sur leur manuscrit est une de mes activités préférées, c’est mon terrain de prédilection que je vais renforcer prochainement en proposant une offre plus spécifique pour les autoédités.

Écrire est plus rassurant. Je me retrouve seule en tête-à-tête avec mon ordinateur ou mon carnet et j’oublie le reste. Mon travail d’écrivain public grignote un peu mon temps d’écriture, ce qui me chagrine. J’aimerais avoir davantage de temps, pour écrire mais aussi pour peindre, dessiner, apprendre de nouvelles choses.

Écrire pour les autres et écrire pour soi sont deux activités distinctes, mais l’ensemble donne une certaine cohérence à ma vie professionnelle.

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Le bureau d’Albert Enstein après sa mort. « Si la vue d’un bureau encombré évoque un esprit encombré alors que penser de celle d’un bureau vide ?”

4°) Au sujet de l’autoédition que, je sais personnellement, tu défends férocement, quel a été ton cheminement réflexif autour de ça, qu’est-ce qui t’a poussée à faire ce choix ? Quel est ton point de vue concrètement sur la chose, que ce soit l’autoédition ou les maisons d’édition classiques ? As-tu un parti pris sur la chose ? Raconte-nous tout !

L’autoédition a beaucoup à apporter à la littérature, ce n’est pas une sous-catégorie d’auteurs. Quoi qu’en disent certains, elle ne mettra jamais en danger l’édition traditionnelle, et il serait bon qu’éditeurs et auteurs indépendants collaborent davantage. Je constate avec plaisir que c’est de plus en plus le cas, et il n’est pas rare qu’un livre autoédité soit ensuite « récupéré » par l’édition classique.

Quand j’ai écrit Trop Peu, je ne connaissais rien à l’autoédition. C’est, comme tout le monde, à force de recherches sur le net que j’ai découvert ce milieu. L’idée de faire tout soi-même et la liberté qui en découlait m’a séduite. Quant à la mauvaise réputation de l’autoédition, je pense que c’est aux autres professionnels de l’écrit qu’on le doit, car les lecteurs lambdas s’en moquent généralement. Un lecteur regardera d’abord la couverture, le résumé puis l’histoire en elle-même. L’autoédition évolue et se professionnalise. Les initiatives se multiplient : mise en place de concours comme les Indés Awards et le Prix des auteurs inconnus, création de BooknSerie par Laure Lapègue, de Librinova, BoD, KDP et bien d’autres, Marchés de l’Autoédition partout en France, réflexion autour d’une Fédération pour les auteurs indés… La seule chose qui manque vraiment à l’autoédition, c’est une diffusion/distribution réelle et une présence concrète dans les librairies et les centres culturels. Pour diverses raisons, c’est encore un monopole de l’édition traditionnelle. Il y aurait quelque chose d’intéressant à faire à ce sujet…

5°) Parlons un peu d’argent, car c’est malheureusement le nerf de la guerre de tout, es-tu satisfaite de tes ventes ? Peux-tu nous livrer des chiffres ? Selon toi, y aurait-il eu une différence si tu avais été éditée normalement ?

Un chat à la fenêtre est sorti en juin et je suis très satisfaite car j’ai constaté que les lecteurs avaient été bien plus nombreux que pour Trop Peu. J’ai attribué les premières ventes à des amis compatissants mais force a été de constater que les ventes suivantes venaient de lecteurs inconnus ! Je ne donnerai pas de chiffres car tout cela est encore trop jeune, ce ne serait guère révélateur. En revanche, je vois une très nette différence depuis que je passe par KDP (Kindle Direct Publishing) et non plus par un diffuseur intermédiaire : redevances plus importantes, véritable contrôle sur les ventes, liberté accrue. C’est un système qui me convient mieux car j’ai besoin d’avoir un œil sur tout et je déteste déléguer.

Je ne pense pas que mes ventes auraient été notablement supérieures par l’édition traditionnelle, car les petits éditeurs peinent autant que les autoédités à faire connaître leur catalogue. Être éditée par un des géants de l’édition comme Gallimard aurait été déterminant, mais c’est tout. Gallimard, c’est le rêve collectif de tous les auteurs mais il y a plus de chances de gagner au Loto !

6°) Concrètement, comment ça marche pour réussir à entretenir une activité pérenne en tant qu’auteur autoédité ? Comment fais-tu dans ton cas pour gérer tout ce joyeux bordel ?

Concrètement, mes journées n’ont pas assez d’heures pour tout ce que j’ai à faire. Je travaille 40 à 50h par semaine, parfois plus. Ce qui est appréciable, mais c’est aussi un piège, c’est que je n’ai pas l’impression de travailler. La difficulté vient surtout de la multiplication des activités. Dans une semaine « classique », outre écrire, je m’occupe des travaux demandés par mes clients, je prépare les devis, gère la comptabilité et l’administratif, rencontre de nouveaux clients, distribue des flyers dans les commerces, surveille mes ventes, prévois des promotions, gère mes réseaux sociaux (très chronophages), discute avec des auteurs et des lecteurs. Je m’occupe également de mon blog littéraire : je lis les services presse qu’on m’envoie, j’en rédige une chronique tous les vendredis et je sollicite certains auteurs pour une interview le mardi. Je corrige mes écrits, prépare la couverture de mes romans, gère les relations avec les partenaires (KDP, diffuseur, imprimeur, blogueurs, etc), tente de trouver de nouveaux partenariats. Il ne faut pas m’imaginer en poétesse rêveuse qui reste des heures à contempler la beauté du ciel. Je suis multi-tâches et très organisée. C’est épuisant mais aussi passionnant. Il arrive que je sois découragée parce que c’est un combat de chaque instant. Cela étant, je serais sans doute incapable de reprendre un emploi salarié, à présent que j’ai goûté à la liberté d’entreprendre à ma guise.

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Georges Lucas au milieu de son univers, en l’occurrence les maquettes, figurines, robots, prothèses qui ont servis aux premiers films Star Wars (IV, V, et VI). Des milliers d’heures de travail.

7°) Etant tous deux issus du monde dit de la « neurodiversité » (autisme, surdoué, TDAH, dyspraxie, etc), nous savons tous les deux que ce n’est pas toujours évident. Comment vois-tu le monde de l’art pour les personnes plus fragiles ? Est-ce différent ? Plus difficile ? Est-ce un atout ?

Déjà, le terme de « personnes fragiles » m’interpelle. Je ne vois pas l’autiste comme un individu plus fragile qu’une personne « normale ». Je ne suis pas autiste, mais j’ai eu l’occasion de travailler avec des enfants autistes dans le passé et ce fut à chaque fois une expérience passionnante. Leur manière d’appréhender le monde me fascine complètement. Et j’ai trouvé une grande force en eux. Peut-être pas exprimée de la même manière que les autres enfants, mais c’est justement cela qui est plaisant. Je pense que tout un chacun a beaucoup à apprendre des autistes, des surdoués et de tout individu situé dans les marges de ce que les conventions sociales définissent comme normalité.

J’ai été diagnostiquée surdouée à l’adolescence. Ou plutôt une conseillère d’orientation a balancé à mes parents le mot « précoce » avec une moue méprisante. Je ne l’ai jamais considéré comme un atout car, à la manière dont cela avait été dit, cela ressemblait plutôt à une tare et j’en ai conçu une grande humiliation sur le moment. Je ne me définis pas comme surdouée. Ce serait ne prendre en compte qu’un seul aspect de moi. Parce que je suis aussi colérique, bricoleuse, blonde… De même, je n’ai pas envie d’appartenir uniquement à la littérature, j’aime aussi les animaux, le dessin, le tir à l’arc, l’escalade… Se définir seulement par un mot ou deux, c’est extrêmement réducteur.

Ce n’est donc pas une question qui me taraude. Je suis très éloignée du modèle social prôné actuellement, dans ma conception des choses, dans mon raisonnement, dans mon mode de vie et dans mes préférences. Et oui, c’est un atout. Ce peut être aussi un inconvénient. Tout dépend du point de vue qu’on choisit d’adopter. Chacun est ce qu’il est, avec sa part de folie, d’ombre, avec ses doutes et ses pathologies. Il suffit de le reconnaître et de l’accepter. Le monde de l’art me semble plus propice que d’autres à la résilience. Tu vois, David Bowie pour ne citer que lui a exorcisé nombre de ses peurs par la musique, notamment celle de devenir fou. C’est une peur qui ne m’est pas inconnue non plus, j’ai toujours craint de glisser vers le destin funeste de Virginia Woolf. Cette folie potentielle me permet de créer.

8°) Bien que je n’ai pas encore terminé ton 2e livre à l’heure actuelle (oui honte à moi, je me flagelle, promis), on sent que tu es très terre-à-terre et humaine dans tes histoires. Tu as également une plume relativement poétique. Je dois d’ailleurs insister et dire que d’ordinaire je ne suis pas du tout fan de ce genre d’histoires mais tu as réussi à me convaincre (cf mon article sur le premier livre https://histoiresdunmec.wordpress.com/2017/05/05/je-taime/). Qu’est-ce qui a créé et/ou influencé cela selon toi ? Est-ce que tu penses que tous les artistes ne font que répéter leur vécu ou est-ce plutôt un choix conscient ?

Il me semble que tous les artistes se racontent d’une manière ou d’une autre dans leurs œuvres. C’est naturel dans le sens où on ne voit l’autre qu’à travers soi-même, et c’est salutaire car cela permet de sublimer les émotions négatives, les fantasmes, le passé. Le premier roman est souvent une catharsis et je n’échappe pas à cette création d’une identité narrative. L’artiste ne choisit pas le fond, je ne pense pas. Il explore des aspects de lui ou de l’autre, il a besoin de gratter la surface pour en extraire ce qui est caché. L’art est libérateur, pour celui qui crée comme pour celui qui s’approprie cette création en l’intégrant dans son imaginaire.

Mes romans suivent le cours naturel de mes questionnements. Trop Peu parle d’amour et d’infidélité, car c’était alors une question épineuse pour moi. Chloé, je l’écris, est un ersatz de personnage dans un brouillon de parenthèse, elle est la métaphore de mon évolution. Un chat à la fenêtre évoque le double, la dualité symbolisée par un chat. Mariette et Leïla sont sans doute deux aspects de moi, antonymes et complémentaires. C’est une histoire dont la construction est complexe, inspirée du courant symboliste et du surréalisme. Poétique ? Sûrement… C’était la manière la plus logique de faire parler un chat. J’ai beaucoup de mal à qualifier mon écriture, ce sont les lecteurs qui le font à ma place.

L’auteur apparaît toujours en filigrane, certes, mais il sublime certains aspects de lui jusqu’à les transformer radicalement. L’auteur est souvent personnage. Pour ma part, je n’écris pas pour moi ; je vis pour écrire. La démarche est inversée.

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Est-ce l’artiste qui créer l’oeuvre, ou l’oeuvre qui créer l’artiste ?

9°) Comme tu le sais, je suis un fervent défenseur des mondes imaginaires, des choses fantasques, et j’aurais voulu ouvrir un petit débat avec toi car justement nous n’avons pas du tout une approche similaire, à dire vrai d’un certain point de vue elles sont opposées. Pourtant selon moi nous faisons la même chose, à savoir imaginer une histoire, créer, inventer, peu importe la forme qu’elle prend cela vient de notre imaginaire et de notre sensibilité. Ne penses-tu pas qu’à partir du moment où on crée quelque chose, tout est fantasque et imaginaire, que ce soit Sangoku qui envoie des Kamehamehah, Mulder dans X-Files, Louis La Brocante, ou Charles Ingals qui gère sa petite vie de famille ? Quel est ta vision de la chose sur la démarche d’un artiste ? A quel moment peut-on se prétendre artiste ? Quel est le sens que tu mettrais à ce mot ?

On en revient à ce que je disais précédemment. Qu’est-ce qui est le plus réel ? La vie qu’on mène ou notre art ? Deux univers distincts, semble-t-il, et pourtant… Je constate avec le recul un fait effroyable : j’ai parfois provoqué des drames dans ma vie pour le seul désir d’en observer les effets et de les écrire après. De la dissécation, en somme.

Je ne peux pas me mettre dans la tête d’un autre artiste et je n’ai pas de réponse absolue. Créer est au fond un acte mégalomane. On se substitue au divin, à la réprésentation qu’on s’en fait tout du moins. D’ailleurs, les hommes ont créé des dieux, de nombreux dieux. Leurs créations sont devenus des « créateurs ». En fait, Dieu est la représentation de celui qui l’a créé.

À partir de là, peut-on envisager que toute création est une représentation de soi ? Je te l’ai dit, je n’ai pas la réponse. C’est une question sur laquelle on pourrait philosopher des heures, des jours, des siècles.

Je ne sais pas à partir de quand ou de quoi on peut se prétendre artiste. Je ne suis pas sûre que ce soit important. On est ce qu’on décide d’être. Les titres (artiste, auteur, musicien) n’existent que pour les autres, pour se définir au sein d’un groupe. Pour soi-même, cela n’a guère d’importance. En ce qui me concerne, je sais que l’art surpasse ma vie, je n’en suis que l’instrument. Faut-il pour être artiste tout inventer à partir de rien ? C’est illusoire. Rien ne sort du néant et chaque création prend sa source dans la réalité. Mais il peut s’agir d’une réalité créée… Tu vois, je tourne en rond dans mon raisonnement.

10°) Concernant le style, il arrive que certains artistes soient critiqués pour celui-ci, que ce soit le fond (parfois le thème) ou la forme. Peu importe l’art que l’on pratique. Quentin Tarantino encore aujourd’hui décrié pour la violence de ses oeuvres, Jean-Marie Bigard a souvent été nommé comme « un humoriste vulgaire », il y a également la séculaire série à (l’ultra) eau de rose Feux de L’amour et les autres du style, la sexualité dans Game Of Thrones, les procès assez fous attentés à différents artistes de Heavy Metal (Judas Priest, Twisted Sister, Marilyn Manson, etc) voire le sujet ultra sensible de Dieudonné. Je sais par exemple que moi on m’a souvent fait remarqué mon coté cash, et dans ton cas, je pense que tu as dû avoir des remarques sur le personnage de Chloé par exemple dans ton premier livre, je suis d’ailleurs sûr de ne pas être le premier à avoir parlé de tes livres en terme « romantique » ou « poétique » ou « à l’eau de rose ». Peu importe les raisons, beaucoup d’artistes ont une réputation qui leur colle à la peau. Selon toi, quel est l’importance du « style » que l’on met dans un travail artistique ? Il faut l’assumer ? Le travailler ? Faire attention à ce qu’on dit et ce qu’on fait en vue d’être reconnu pour ce dont on a envie d’être reconnu et apprécié ? Après tout, ce mot (« style ») est très abstrait…

Je suis contre toutes les formes de censure, et surtout celles qu’on s’impose à soi-même. Surtout dans l’art. Un auteur qui est complaisant dans son écriture, qui ne parle qu’à mots voilés, qui préfère ne pas évoquer certains sujets de peur de froisser son lectorat, est un auteur de littérature blanche, de livres qui, une fois l’intrigue ôtée, pourraient être vendus vierges. L’artiste a une responsabilité plus que quiconque qui est de ne pas taire la vérité. Bien sûr, il s’agit de sa vérité et c’est prendre le risque de s’attirer des inimités. Plaire à tout le monde n’est pas un bien, loin de là. Il est facile de construire une histoire gentillette, bardée de jolis principes moraux et qui fera du bien au moral du lecteur. Et je comprends d’ailleurs que certains auteurs écrivent ce type de romans et qu’ils aient besoin de le faire. Mais je n’ai pas envie d’épargner le lecteur, j’ai envie de l’égratigner. Je veux aller au fond des choses, je m’y efforce. Ce peut être manqué parfois, mais j’essaie.

Travailler son style ? Oui, si c’est pour tendre toujours davantage à devenir qui on est. Non, si c’est seulement pour s’assurer un lectorat.

Il y a du faux « politiquement incorrect » parmi les artistes actuels. Certains s’érigent en polémiqueurs, en provocateurs, et n’en sont pas. Il manque à notre époque le charme de la décadence affirmée. Quel est le mode de vie mis en avant aujourd’hui ? Une société aseptisée, remplie de Bisounours qui mangent bio et boivent du thé, ne fument pas, sont prétendument tolérants, trient leurs déchets et élisent des Macron Ier. Regarde ce qui se passe dans le monde actuellement, c’est effrayant, je fuirais cette époque si je le pouvais. Nous sommes de plus en plus proches du 1984 de Georges Orwell. Il faudrait que chacun se réveille et donne un coup de pied dans la fourmilière pour retrouver sa liberté d’agir. L’humain doit prendre conscience des schémas dans lesquels il s’emprisonne lui-même. Tu vois, un sujet que je trouve très révélateur : la prostitution n’a jamais été aussi opprimée qu’au XXIe siècle. Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas un progrès, c’est le triomphe du puritanisme, et ce sont les prostituées qui en font les frais, comme toujours. Dans la société idéale qu’on nous promet, il n’y aurait plus ni crimes ni putes ni drogues ni alcool. Il n’y aurait plus d’ailleurs aucune individualité, seulement un monstre collectif composé d’éléments interchangeables. C’est déjà le cas, c’est le risque de l’utopie. L’idéalisation, c’est la mort de la liberté.

Pour autant, faut-il faire de son œuvre littéraire (ou artistique) un moyen de lutte ? Je n’en suis pas sûre. Il y a un fossé, un gouffre même entre la parole et l’acte, et la première passe souvent au détriment du second. Je ne pense pas qu’un artiste doit ouvrir sa gueule en permanence sur n’importe quel sujet. Pourquoi éprouve-t-on à ce point le besoin d’exprimer son avis ? A-t-on besoin de l’approbation de l’autre ? Ou bien est-ce pour convaincre l’autre ? Mais dans ce cas, qui suis-je pour imposer aux autres mon opinion ? Débattre, certes, mais bien souvent un débat est un dialogue de sourds où chacun tente de faire prévaloir sa vision des choses. Je suis anarchiste individualiste ; il me semble que vivre ma vie comme je l’entends est plus utile que de l’imposer à mes congénères comme un modèle à suivre. Pour moi, peu importe ce que tu penses, tant que tu penses par toi-même.

Les artistes ont toujours été censurés et attaqués, car ils provoquent un effet miroir. Marylin Manson a été accusé d’être à l’origine, par sa musique, de la tuerie de Columbine, quand le véritable problème était et est toujours la banalisation des armes à feu aux Etats-Unis. En passant, tu es le premier à m’avoir décrit Trop Peu comme un roman « à l’eau de rose »…et tu as sans doute raison, en fait ! C’est le risque dès qu’il est question d’amour. Je te rassure, les romans en cours d’écriture sont plus sombres.

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Après un tel discours je ne pouvais résister à mettre une photo de l’interviewée, 100% au naturel.

11°) Quels sont tes conseils et bons tuyaux quand tu écris une histoire et que tu veux partager tout ça avec le monde ? Quelles sont les choses à savoir, à faire, à éviter, etc ? C’est quoi la recette du succès et des millions d’euros ? Comment on devient la nouvelle J.K. Rowling ?

Si je le savais, je serais déjà millionnaire ! Plus sérieusement, la recette du succès est souvent accidentelle. Certains éléments apparaissent régulièrement : une littérature facile à lire, abordable, un sujet dans lequel peuvent se reconnaître les lecteurs, des valeurs morales qui mettent tout le monde d’accord (respect, fidélité, tolérance), avec une touche d’originalité (mais seulement une touche). Le tout dans un genre romance, suspense ou feel-good. Mais tu peux réunir tous ces éléments, en faire un roman et essuyer un échec retentissant. La chance joue un rôle essentiel.

Je ne connais aucun auteur qui n’aimerait pas voir son livre vendu à des milliers d’exemplaires. Après, la recette que je t’ai donnée juste avant, c’est exactement celle que je n’applique pas. Je suis un très mauvais exemple. Quand j’écris, je ne me pose pas la question du nombre de ventes potentiel. L’acte d’écrire est personnel, profond, sincère. Au moment où j’écris, je me moque éperdument de ce que va en penser le lecteur. Je n’écris pas pour les autres, ce n’est qu’une fois le roman terminé et publié qu’il ne m’appartient plus. Le temps de l’écriture s’apparente à une grossesse dont l’enfant est le roman. Forcément, quand il tient debout, je le laisse voler de ses propres ailes.

Ma « méthode » ? Je ne me déplace jamais sans un carnet et un stylo-plume. Les premiers temps, j’écris des idées, des images, des morceaux qui ne se raccrochent à rien de particulier. Tous ces fragments forment ensuite une histoire, voire plusieurs histoires comme c’est le cas actuellement. Mon écriture est un puzzle et, les premiers temps, c’est quasiment de l’écriture automatique que je fais. Je ne m’en inquiète pas, je sais que le roman se construit tôt ou tard, le plus souvent à partir d’un titre. Je trouve toujours mes titres avant mes intrigues.

12°) Comment vois-tu l’avenir ? Quels sont tes prochains projets ? As-tu un plan de carrière ou un agenda à partager ? Une petite annonce peut-être ?

Je suis plongée dans l’écriture simultanée de trois nouveaux romans : Tomate cerise, Sous l’horizon noir, la mer et Les indignes (pour en savoir plus, c’est ici).

Mais avant cela, il y aura la sortie du premier recueil de poésie, La délivrance de l’accordéon, à la fin de l’année 2017.

Un autre projet d’écriture m’occupe actuellement sur un roman écrit en duo avec l’auteure Sacha Stellie. Une expérience intéressante qui m’oblige à écrire de manière moins brouillonne qu’à l’accoutumée.

Je fais également partie cette année du comité de lecture des Indés Awards 2018, concours qui récompense plusieurs œuvres autoéditées.

13°) Aurais-tu des artistes actuels, que tu connais ou non, que tu pourrais recommander ? Une petite liste de noms et découvertes à conseiller ?

Bien sûr ! J’en ai des dizaines ! En autoédition, il y a de très belles découvertes : Patrick Moindrault, Pierre Thiry, Nina Frey, Sacha Stellie, Lily B. Francis, Lucie Brasseur, Jane Zys, Laureline Amanieux, Florence Clerfeuille …et bien d’autres que j’oublie et qui sont formidables ! Des noms à garder à l’esprit. Il y a aussi Louisiane C. Dor et son récit Les méduses ont-elles sommeil ? publié en autoédition puis par Gallimard, une plume incroyable !

En édition traditionnelle, j’ai eu plusieurs coups de cœur récemment : En attendant Bojangles (Olivier Bourdeaut), Chanson douce (Leïla Slimani) et L’amie prodigieuse (Elena Ferrante) qui est juste sublimissime. Dans le genre policier, j’apprécie beaucoup Vargas et Parot. J’attends aussi chaque année la sortie du nouveau Nothomb. J’ai rencontré une fois Amélie, c’est une femme extraordinaire et j’apprécie beaucoup le regard qu’elle pose sur le monde et la manière qu’elle a de transformer à sa guise tout ce qu’elle regarde.

14°) Merci à toi d’avoir bien voulu répondre à mes questions, j’espère que tu as apprécié d’y répondre autant que j’ai aimé les rédiger. Si tu as un petit mot de fin, n’hésite pas.

Merci à toi surtout, pour ces questions qui m’ont permis de développer un certain nombre de sujets.

Un mot de fin ? Il y a un mot que j’ai écrit à un ami il y a peu, des mots pas très recherchés et très importants que j’aimerais prononcer à nouveau et qui peuvent s’appliquer à tous :  « bats-toi et vis ».

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Souvent, à tort évidemment, vu comme une histoire de muscle débile, la saga Rocky est une des plus belles, poétiques, humaines et touchantes qu’il m’ait été donné de connaitre. Le personnage de Rocky illustre, à mon sens, parfaitement le mot de la fin de Loli.

 *****

Comme je le fais à chaque fois dans mes articles, une musique conclut l’article. Celle-ci a été choisie par Loli.

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